Il y a quelque temps, un client que j’accompagne en bilan de compétences a eu l’occasion d’échanger avec un chasseur de têtes. Il était emballé, c’était comme « si l’univers avait entendu sa prière ». Il se voyait déjà en poste. Alors, face à lui, il a fait ce que beaucoup d’entre nous faisons dans ces moments-là : il a raconté tout ce qu’il savait faire.
La réponse du chasseur de têtes a été sans détour : « On se reparle dans quelques mois, quand vous saurez me dire ce que vous voulez faire — pas ce que vous pouvez faire. »
Je lui avais déjà tenu ces mêmes propos, quelques séances plus tôt. Mais venant de lui, dans ce contexte-là, le message a résonné différemment. Et c’est exactement le nœud du problème que rencontrent tant de profils qui s’intéressent à de nombreux sujets professionnels, avec un très bon niveau de performance sur presque tous : face à un recruteur, ils répondent à une question qu’on ne leur a pas posée.
Parce que quand on a touché à beaucoup de sujets, et qu’on y a plutôt bien réussi, on se retrouve avec un CV qui ressemble à un buffet à volonté : RH, innovation, pilotage de projets, formation, coaching… Tout est là, tout est solide. Et pourtant, face à un interlocuteur (certains), cette richesse devient un problème.
Le malentendu de la polyvalence
Un recruteur ne lit pas un CV « multipotentiel « comme une preuve d’agilité. Il y lit un risque : celui de l’inconstance, celui de ne pas savoir comment le manager ou encore comment le faire évoluer. « Si cette personne sait tout faire, c’est peut-être qu’elle ne s’engage sur rien durablement. Et si elle part dans six mois pour autre chose ? »
C’est un raccourci injuste, mais c’est un raccourci humain. Le cerveau — celui du recruteur comme le nôtre — cherche des catégories stables pour se rassurer, des raccourcis qui sont ceux utilisés « depuis toujours » en entreprise. Un parcours linéaire raconte une histoire simple : « je fais X, donc je suis quelqu’un qui fait X. » Un parcours multipotentiel, lui, ne raconte rien tant qu’on n’a pas pris le temps d’en chercher le fil.
Et c’est précisément là que se loge l’erreur que beaucoup de profils atypiques commettent : ils énumèrent leurs compétences au lieu de raconter leur cohérence. Ils répondent « voici tout ce que je sais faire » quand la vraie question, souvent non formulée, est « qu’est-ce qui vous anime, vous, derrière tout ça ? »
Chercher le liant, pas la liste
Dans les bilans de compétences que j’accompagne, ce moment arrive presque toujours : la personne étale devant elle quinze à vingt-cinq ans d’expériences variées, et panique légèrement en se demandant comment tout relier. Mon travail, à ce stade, n’est pas d’ajouter une compétence de plus à la liste. C’est de creuser en-dessous.
Parce qu’il y a toujours un fil. Pas un métier, pas un secteur — un mode d’engagement. Certaines personnes sont mobilisées par la résolution de problèmes complexes, peu importe le domaine. D’autres par la transmission, ou par la mise en mouvement de systèmes bloqués. Ce fil-là ne se lit pas sur un CV classique ; il se révèle en creusant les zones où la personne a été le plus efficace sans effort apparent — ces missions où elle a perdu la notion du temps plutôt que celles qui l’ont simplement occupée.
Une fois ce fil identifié, tout change. La personne ne se présente plus comme « quelqu’un qui a fait de la finance, du management et du conseil », mais comme « quelqu’un qui structure et fait avancer des organisations en tension — et qui l’a fait en finance, en management, en conseil ». Le contenu du CV n’a pas changé. Sa lecture, si.
La pause alignement : arrêter pour mieux voir
C’est ici qu’intervient ce que j’appelle une pause alignement. Pas une pause dans la carrière — une pause dans le mouvement perpétuel de la performance. Les profils multipotentiels ont souvent un point commun : ils avancent vite, ils réussissent, et ils enchaînent. Rarement ils s’arrêtent pour se demander pourquoi ça a marché, et ce que ça leur a coûté ou apporté personnellement.
Cette pause n’a rien d’un luxe contemplatif. C’est un exercice de cartographie : on pose tout — les missions, les satisfactions, les frustrations, les moments de fluidité — et on cherche les récurrences. Ce n’est qu’à ce moment qu’un positionnement authentique peut émerger, un positionnement qui n’oblige pas à choisir entre « rassurer le recruteur » et « rester soi-même ».
Se positionner sans se rétrécir
Trouver son fil conducteur ne signifie pas gommer sa polyvalence. Cela signifie lui donner une colonne vertébrale. Face à un recruteur, la différence entre « je peux tout faire » et « voici ce qui me fait avancer, et voici les formes qu’il a prises » est immense. La première phrase inquiète. La seconde installe la confiance — parce qu’elle montre une personne qui se connaît, ce qui est, paradoxalement, la meilleure garantie de constance qu’on puisse donner.
Vous vous reconnaissez dans ce parcours en apparence éclaté, mais qui a toujours eu un sens pour vous ? Un bilan de compétences peut vous aider à mettre des mots sur ce fil conducteur et à le porter avec clarté face à vos interlocuteurs.


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